Avenir de l’hydroélectricité en France : tirons toutes les leçons du cas Engie avec le parc nucléaire belge.

Nous nous apprêtons à laisser l’une des clés de notre système électrique, le parc hydroélectrique exploité par la SHEM et son potentiel de stockage via les STEP, aux mains de l’opérateur privé Engie. Les Belges ont tenté l’expérience avant nous avec leur parc nucléaire. Une expérience qui leur a coûté cher, et dont ils essaient aujourd’hui de revenir, à un coût qui risque d’être encore élevé.
La Belgique connaît aujourd’hui une situation énergétique tendue : rôle du gaz dans le mix électrique, importation massive d’électricité (en particulier depuis la France), multiplication de la fréquence et de l’importance des épisodes de prix négatifs (sans impact positif pour le consommateur), coût élevé de l’électricité pour l’industrie belge…
Dans ce contexte, le Gouvernement belge et Engie ont annoncé en fin de semaine dernière être entrés en négociation exclusive en vue du rachat par l’Etat des 7 réacteurs nucléaires exploités par l’opérateur français.
La lettre d’intention précise :
« Cette initiative reflète la décision stratégique du gouvernement belge d’assumer la propriété directe des actifs nucléaires du pays, conformément à son ambition de prolonger l’exploitation des réacteurs nucléaires existants et de développer de nouvelles capacités nucléaires en Belgique. Ce faisant, le gouvernement belge prend sa responsabilité sur le futur énergétique à long terme de la Belgique, avec pour objectif de bâtir une activité financièrement et économiquement viable, soutenant la sécurité d’approvisionnement, les objectifs climatiques, la résilience industrielle et la prospérité socio-économique. »
Pourquoi cette responsabilité ne peut-elle, visiblement, pas être confiée à Engie ?
Parce que l’entreprise n’y a pas intérêt. Parce que le nucléaire ne figure plus dans les priorités stratégiques du Groupe. Parce que les investissements à réaliser sont importants et engagent sur le long terme.
Parce que la raison d’être d’un opérateur privé n’est pas l’intérêt général.
Cette décision du Gouvernement belge marque en effet un tournant dans la politique énergétique de notre voisin. L’aboutissement de cet accord, prévu en octobre 2026, viendrait clore un long feuilleton qui illustre les enjeux relatifs à l’exploitation par un opérateur privé d’actifs industriels stratégiques, indispensables pour assurer la sécurité d’approvisionnement et garantir la souveraineté énergétique d’une Nation.
Si la décision de sortir du nucléaire en Belgique a été actée en 2003, sa mise en œuvre a été repoussée au fil des ans, afin de préserver l’approvisionnement énergétique du pays. De son côté, Engie a annoncé en 2010 l’évolution de sa stratégie industrielle et son intention de se retirer du nucléaire en Belgique.
Or, la crise énergétique de 2022, l’adhésion massive de la population à l’atome, et l’arrivée au pouvoir d’une coalition favorable au nucléaire, changent la donne : la Belgique revoit sa stratégie, et le Gouvernement entame des négociations avec Engie en vue de prolonger l’exploitation des deux réacteurs les plus récents.
Ces négociations interviennent alors dans un contexte difficile : Engie a déjà annoncé que la poursuite de ses activités nucléaires en Belgique ne constitue plus un axe stratégique pour le Groupe.
Aujourd’hui, pour maintenir son parc et envisager la construction de nouveaux réacteurs, le Gouvernement belge doit passer par la case rachat.
Si l’aventure d’Engie en Belgique a été marquée par les aléas politiques, il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui, c’est bien l’Etat Belge qui se retrouve dans une forme d’impuissance face à un opérateur privé dont les choix ne sont pas gouvernés par l’intérêt général.
Le positionnement d’Engie semble logique d’un point de vue de l’opérateur : les aléas politiques sur le nucléaire en Belgique et le recentrage des activités du Groupe ont conduit à la décision de se retirer du nucléaire en Belgique.
Mais cette situation reste anormale et problématique du point de vue de la collectivité et de l’intérêt général. C’est un problème que le Gouvernement doit traiter pour assurer la survie énergétique, donc la survie en soi de la Belgique, tout en étant dans une situation de faiblesse en termes de pouvoir de négociation. A cet égard, il serait surprenant que le Groupe Engie soit enclin à des concessions qui auraient pour seule finalité de préserver les intérêts du peuple belge.
L’exemple Belge doit nous interpeller nous Français, pour ce qui concerne notre parc hydroélectrique.
En effet, comme nous le détaillons dans notre Addendum au Rapport au publié en janvier 2026 « Concessions électriques : solutions envisagées, quel avenir juridique pour les centrales hydroélectriques françaises » (https://institut-terrawater.
Si nous voulons répondre aux besoins de flexibilités du système électrique, électrifier massivement nos usages, et bâtir un système énergétique souverain et décarboné, il est indispensable de développer massivement les STEP, moyens de stockage appuyés sur l’hydroélectricité.
Or ces infrastructures nécessitent des investissements significatifs, et une approche de long terme. Sans un contrôle public, susceptible d’orienter les investissements dans une logique d’intérêt général, il est difficile d’envisager qu’Engie, opérateur industriel privé, prendra seul l’initiative de s’engager dans cette voie.
C’est pourquoi l’institut TerraWater considère que dans un cadre reposant sur un régime d’autorisation, ce vers quoi nous nous dirigeons suite à l’adoption à l’Assemblée nationale et au Sénat de la Proposition de loi « visant à relancer les investissements dans le secteur de l’hydroélectricité pour contribuer à la transition énergétique », il est absolument nécessaire que la SHEM passe sous contrôle public, sur le modèle qui est celui de la CNR.
La question du régime des ouvrages hydroélectriques français ne saurait ainsi être appréhendée comme une réforme visant simplement à solder les contentieux avec la Commission européenne. Elle engage plus largement le modèle de gouvernance d’infrastructures stratégiques pour la transition énergétique, pour notre sécurité d’approvisionnement, et in fine pour notre souveraineté énergétique.